Ancienne éducatrice spécialisée, Véronique Schopfer-Orelli est une femme de foi ouverte, solaire et quelque peu pile électrique. Rencontre dans sa dernière ligne droite comme secrétaire de la paroisse de Troinex-Veyrier, entre le stress de terminer la passation à temps et la joie de lâcher prise.
Véronique Schopfer-Orelli, 24ème personnage de notre série de portraits Les gens qui font Troinex.Dans son appartement qui jouxte la Mairie, les vapeurs étouffantes de la boulangerie du dessous remontent. Elles ajoutent à la torpeur d’un été déjà caniculaire. Véronique est sur le départ. Une femme pressée de devoir confier ses tâches avec ordre et précision à la prochaine secrétaire de la paroisse protestante de Troinex-Veyrier. On croyait en une certaine tranquillité du métier. On se trompe complètement. Téléphones, mails, coordination, un peu de comptabilité, réunions, locations, accueil de paroissiens et d’inattendus. Tout le temps sollicitée, Véronique Schopfer-Orelli n’a jamais eu le temps de véritablement faire le grand tri. Vingt années de données à transférer d’un ordinateur à l’autre, pour tout consigner au même endroit. «C’est affreux, je n’y arriverai jamais!» Une petite angoisse de ne pas réussir à boucler dans les temps plane, avec l’intimidation de se livrer. Un nouveau chapitre l’attend à partir du mois d’août: celui de la retraite. Et elle a hâte. «On sera bientôt sur l’île d’Oléron; je pense que je vais dormir pendant une semaine entière». Dans ce marathon estival, attentionnée, Véronique a malgré tout pris le temps d’installer une corbeille qui déborde de viennoiseries. Et n’oubliera pas son humour.
Petite sociologie de l’église
«Quand j’ai commencé, il y avait un poste pastoral à 150%. Un pasteur à plein temps et une pasteure à 50%. Mon poste de secrétaire était un poste à mi-temps. Il a augmenté à 70% lorsque je me suis retrouvée seule avec mes enfants. Aujourd’hui, il n’y a plus que 50% de poste pour le pasteur répondant de la paroisse, simplement parce que l’église protestante de Genève (EPG) a moins de finances et qu’il n’y a plus autant de paroissiens et de paroissiennes». Véronique explique une évolution naturelle de l’activité de l’église. Elle note une baisse de la pratique traditionnelle du culte. Les modes de vie ont changé, pris dans les rythmes et l’agenda contemporain de la vie professionnelle. «Les paroissien·ne·s vieillissent, les jeunes courent partout, les mères travaillent plus qu’avant, les gens ont moins de temps pour venir au culte dominical. Sachant que l’église ne vit que de dons, moins de paroissiens est aussi synonyme d’entrées réduites». Mais sa responsabilité couteau-suisse n’en est pas moins soutenue. «Depuis 1995, l’église protestante, tout comme la catholique, se régionalise; les pasteurs sont en charge de ministères plus larges, en région. Ainsi, depuis une dizaine d’années, mon poste est dédié à 40% au secrétariat de la paroisse de Troinex-Veyrier, pour laquelle je suis secrétaire depuis 20 ans, et à 30% pour le secrétariat de la Région Salève, qui comprend les paroisses de Carouge, Plan-les-Ouates et Troinex-Veyrier. »


Moderniser le culte
Ces évolutions structurelles obligent au renouveau et à l’adaptation pour générer de nouvelles vocations. Pour les plus jeunes, le Godly Play, issu des principes éducatifs Montessori, est une méthode d’éveil spirituel. Elle permet d’explorer le récit biblique de manière innovante et créative, par une mise en scène ludique avec des jouets en bois ou des marionnettes. «On doit stimuler les rencontres autrement», analyse la secrétaire. D’autres propositions, comme «Adultes en recherche», invitent à des parcours bibliques mensuels, des partages thématiques et existentiels sous forme de groupes de parole, pour chercher du sens avec d’autres. Ces programmations annuelles conviviales s’aménagent sur des horaires de soirée, lesquels coïncident mieux avec la réalité du temps à disposition des paroissien·ne·s.
Un parcours tourné vers l’Autre
Née à Genève, Véronique Schopfer-Orelli a grandi entre Champel, le Tessin, le Grand-Lancy, puis Corsier. Son père, horloger reconverti dans l’informatique après la crise horlogère, et sa mère, couturière et aide au foyer de personnes âgées et handicapées, étaient très engagés dans un groupe œcuménique. Véronique baigne dans la foi, au contact de catholiques comme de protestants. Cependant, son parcours ne l’a pas immédiatement amenée à l’administration paroissiale. Elle se forme d’abord dans le travail social. «J’ai un diplôme d’éducatrice spécialisée; j’ai travaillé avec des personnes handicapées ou en proie à des difficultés sociales». Avec certaines d’entre elles, elle est toujours en contact. «C’est vrai que je suis ouverte et sensible à l’aspect social. Cela donne une teinte d’entraide et pas mal d’accueil à la paroisse, ce qui contribue aussi à ajouter de la charge au quotidien. Je crois que ça me colle à la peau, sûrement un peu trop», plaisante-t-elle.
Des différences qui rassemblent
Catholique d’origine, elle se marie en 1985 avec un futur pasteur. «Les couples pastoraux mixtes c’est assez courant. Et puis franchement, on pinaille à vouloir établir des distinctions entre catholiques et protestants. Après tout, c’est le même Christ, le même Dieu! Et ce ne sont pas les règles qui nous font vivre, c’est la foi. à mon sens, ces différences ne sont que des richesses.» Après seize ans consacrés à élever leurs quatre enfants, Véronique sent qu’est venu le moment de reprendre une autre activité. Comme épouse de pasteur, elle a vécu au presbytère au contact du quotidien de la paroisse et de son administration. Cette activité l’inspire. Elle en connaît les rouages, et saisit l’opportunité de devenir secrétaire paroissiale. Véronique arrive à Troinex en 2002 avec toute sa famille, après avoir quitté leur paroisse de Vandœuvres. «En fait, Troinex est l’endroit où j’ai vécu le plus long chapitre de ma vie, c’est un village magique. Avec toute cette beauté autour et le nombre d’activités proposées dans la commune, on est vraiment pourris gâtés!»


La foi dans le cœur et les épreuves
Par instants, Véronique regarde loin. Un sourire lui grignote le visage. L’espace s’amplifie entre les mots lorsqu’elle décrit sa foi avec une tendresse manifeste. C’est comme si elle rentrait en elle-même. «C’est… je ne sais pas… en fait le Seigneur a toujours été là. C’est une force qui nous relève. Il nous prend comme on est. On n’a rien à prouver. C’est une paix incroyable, une présence de tous les instants. Une intuition. Franchement, pourquoi dire non à Son Amour?». Dans un énième éclat de rire par-dessus la pudeur, Véronique semble mettre de la distance avec toute tentation solennelle. Elle semble tout aussi sincèrement habitée qu’elle ne se prend pas au sérieux. Cette simplicité rend d’autant plus accessible sa tentative de décrire une croyance. Véronique commence toujours sa journée en priant. «J’ai besoin d’être là pour Lui, d’écouter ce qu’Il a à me dire. Et je relie cela à ma vie. Des bêtises, j’en fais des tas vous savez, je ne suis pas meilleure que les autres. Et la vie est loin d’être simple. Mon divorce, par exemple, a été un tsunami. Un coup dans les valeurs qu’on a essayé de transmettre, dans les projections et les histoires qu’on a pu se raconter. Mais en même temps, cela ne m’a jamais totalement détruite. Ce n’est pas ça, la fin du monde. Et au milieu des épreuves, pour moi, croire permet de traverser, d’intégrer les crises.»
Retrouver le temps
De cette tempête personnelle, Véronique se souvient d’une chose. Elle a écrit une lettre à ses quatre enfants: «Tout ce qu’on a vécu, c’est un cadeau, et ça vous accompagnera, ce n’est pas perdu!» Même si leur foi «a un peu ramassé» nous dit-elle, elle insiste sur leur grand respect pour la sienne. Chacun avance, avec ses propres repères. Véronique reste très entourée. Sur-occupée. Bientôt, elle «déposera les responsabilités», assurant qu’elle restera très engagée pour sa paroisse. Elle aura enfin du temps. Car elle adore lire (quand elle a le temps), avoir des moments solo (même si personne ne la croit), faire du sport, s’occuper de ses petits-enfants et même de leurs cochons d’Inde. Depuis quinze ans, un autre homme l’accompagne. Un Valaisan d’adoption, fils de pasteur, protestant lui aussi. Le téléphone sonne. C’est lui. Alors, nous nous quittons, mais pas sans qu’elle nous glisse dans un dernier éclat de rire: «Je ne sais vraiment pas ce que j’ai avec les protestants, sûrement un truc à régler!»